Elementor #760

Comment le monde arabe nomme le notaire ?

Racines, héritages et significations d'une fonction millénaire

Juin 2026 

Ordre National des Notaires de Tunisie
Note de réflexion — Identité institutionnelle 

Les mots qu'une société choisit pour nommer ses institutions ne sont jamais arbitraires. Ils condensent une histoire, une conception du droit, une vision du lien entre l'homme et la communauté. La façon dont le monde arabe désigne le notaire — selon les pays, selon les époques, selon les héritages juridiques — révèle une richesse sémantique que le terme français « notaire », d'origine latine, ne soupçonne pas.Deux grandes familles terminologiques traversent l'ensemble du monde arabe. La première puise dans la racine عَدَلَ — la justice, l'équité, le témoignage droit. La seconde dans la racine وَثَّقَ — confirmer, authentifier, établir la preuve écrite. Ces deux familles ne sont pas simplement synonymes : elles désignent deux façons de concevoir la fonction notariale elle-même.I. La famille عَدْل : le témoin équitable C'est la terminologie des pays du Maghreb — Tunisie, Algérie, Maroc — ainsi que de nombreuses régions de tradition juridique islamique classique. Le terme عَدْل (ʿadl, pl. عُدول ʿudūl) désigne littéralement celui qui est doté d'équité morale, qui fait preuve de droiture dans son témoignage.La racine عَدَلَ est l'une des plus nobles du lexique arabe. Elle donne aussi عَدَالَة (justice), عَادِل (juste), and معَادِلة (équivalence). Elle est omniprésente dans le Coran, où elle qualifie le comportement attendu du croyant envers son prochain, en particulier dans les actes qui engagent autrui. وَأَشْهِدُوا ذَوَيْ عَدْلٍ مِنكُمْ
 « Prenez comme témoins deux personnes intègres parmi vous. »
 Sourate Al-Talaq, verset 2
Ce verset est fondateur. Le terme عَدْل y désigne une qualité requise du témoin dans les actes ayant une portée juridique — répudiation, engagement, transmission. C'est précisément ce que le notaire incarne : un témoin qualifié, doté d'une légitimité morale reconnue par la communauté, chargé de conférer aux actes leur force probante.Ce n'est pas un hasard si l'institution tunisienne porte le nom الهيئة الوطنية للعدول الإشهاد. Le terme إِشْهَاد — l'acte de faire témoigner — est lui-même tiré de la même sourate, du même verset. Le nom officiel de l'Ordre est ainsi une citation implicite du Coran : une filiation revendiquée, non pas imposée de l'extérieur, mais inscrite dans la dénomination même de l'institution depuis ses origines.II. La famille وَثَّقَ : l'authentificateur En Égypte, au Liban, en Syrie, en Jordanie — pays marqués par une tradition juridique qui articule droit islamique et influence ottomane puis française — le notaire est appelé مُوَثِّق (muwath-thiq).La racine وَثَّقَ signifie rendre solide, consolider, établir de façon irrévocable. Elle donne وَثِيقَة (wathīqa) : le document, l'acte, la pièce d'authenticité. Le muwath-thiq est donc celui qui confère aux actes leur caractère incontestable — non plus par la qualité morale du témoin, mais par l'acte d'écriture et de certification lui-même.Cette différence est subtile mais réelle. Là où عَدْل insiste sur la personne du témoin et ses qualités intrinsèques, مُوَثِّق insiste sur l'acte produit et son opposabilité. L'un est une figure morale, l'autre est une fonction procédurale. Les deux convergent vers la même finalité — la sécurité juridique — mais par des chemins conceptuels distincts.III. كَاتِب العَدْل : le scribe de justice Dans les pays du Golfe — Arabie Saoudite, Émirats Arabes Unis, Koweït, Qatar — le notaire est désigné sous le terme كَاتِب العَدْل (katib al-ʿadl) : le scribe du juste, ou le greffier de justice.Cette appellation est une synthèse des deux familles précédentes : elle réunit la racine كَتَبَ (écrire, greffier, scribe) et la racine عَدَلَ (équité, justice). Le notaire y est à la fois celui qui écrit et celui dont l'écriture a une valeur d'équité reconnue. La dimension institutionnelle est forte : le katib al-ʿadl est souvent rattaché directement au ministère de la justice ou aux tribunaux. IV. Tableau comparatif Les trois grandes traditions terminologiques du monde arabe peuvent se résumer ainsi : عُدُول   —   ʿUdūl — Tunisie, Algérie, Marocمُوَثِّق   —   Muwath-thiq — Égypte, Liban, Syrie, Jordanieكَاتِب العَدْل   —   Katib al-ʿadl — Arabie Saoudite, Émirats, Golfe V. Ce que révèle la TunisieParmi ces trois traditions, la Tunisie occupe une position unique. Elle est le seul pays arabe à avoir réuni dans l'appellation officielle de son institution les deux termes du verset fondateur — عُدُول et إِشْهَاد — donnant ainsi naissance à la désignation عُدُول الإشهاد, qui nomme à la fois la personne (le témoin équitable) et l'acte (le fait de faire témoigner).Ce n'est pas un cumul fortuit. C'est une lecture intégrale du verset coranique :« وَأَشْهِدُوا ذَوَيْ عَدْلٍ مِنكُمْ »Il convoque simultanément l'exigence d'équité (عَدْل) et l'acte de témoignage (إِشْهَاد). En retenant les deux, la Tunisie a inscrit dans le nom même de son Ordre la totalité du geste notarial — qui est à la fois une qualité morale et un acte juridique.Là où l'Égypte ou le Liban ont privilégié la dimension de l'acte (مُوَثِّق), et les pays du Golfe la dimension de l'écriture (كَاتِب العَدْل), la Tunisie a choisi de nommer les deux à la fois. C'est une conception du droit qui refuse de dissocier la technique juridique de l'éthique personnelle : le عَدْل n'est pas seulement un officier public, c'est quelqu'un en qui la société a décidé de faire confiance, et dont la parole vaut témoignage.ConclusionLes mots disent le droit autant que les textes. Que la Régence de Tunis ait choisi de nommer ses officiers ʿudūl al-ishhād — réunissant dans une même appellation la probité du témoin et l’acte même du témoignage — puis que la République tunisienne ait décidé récemment de conserver cette désignation, ne relève pas d’un simple héritage passif. C’est un choix de langage, donc un choix de sens : une lecture, une interprétation, une manière d’affirmer une filiation. Aucun autre pays arabe, à notre connaissance, n’a poussé aussi loin cette synthèse.Dans un univers juridique toujours plus technique et procédural, cette ancre sémantique rappelle une vérité essentielle : le droit ne tient pas seulement par ses formes, mais aussi par la qualité morale de ceux qui le portent. Il a besoin de personnes de confiance, de témoins équitables — d’ ʿudūl al-ishhād. Document préparé par Selima dans le cadre de la refonte du site institutionnel de l'Ordre National des Notaires de Tunisie

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut